31.03.2009

L'enfance d'un sous-chef

C'est vrai - mes élucubrations ne présentent plus ce caractère de quotidienneté et de sarcasme universel qui sut m'assurer jadis un beau succès sur les tréteaux du monde, et dont votre mémoire garde peut-être l'aimable souvenir. Je n'oublie pas mes errances passées, à tant d'égards les sosies des présentes ; et, si je crois fermement que la scélératesse de nos oeuvres nous résorbera sous peu dans l'oubli intégral, je ne veux rien renier... Dans un monde discrédité, où l'on s'oublie soi-même faute d'honneur et constance, que nous sert de réfuter, de s'empoigner, de pardonner - en un mot, de s'évertuer pour un peu de fumée ? Le temps nous asphyxie, et tout est couillonnade. Voilà pour les généralités, qui n'offusquent pas trop. Quant à moi, j'ai la folle prétention de vouloir dissonner, dans un pays où toutes les chansons sont telles qu'elles paraissent, également sottes, vaines et méprisables. Ainsi, même dans l'enfance, l'imitation des ouvrages d'autrui ne m'a jamais tenté ; nous voulons laisser aux médiocres du temps ce style inférieur de passions, et trouver notre joie en nous-mêmes, par nos propres trouvailles, dans la prospection de nos natures mêmes... Une si haute exigence ressort, à mon avis, de l'humeur particulière qui me gouverne assez généralement, - consistant en ce mécontentement radical, perpétuel, absolu vis-à-vis du présent, du connu, du fini ; ce refus de réduire tout ce qui nous entoure, et tout ce que nous sommes, aux deux mots effroyables : déjà vu ! Comprenez donc que pour approfondir cette réalité si vite apprivoisée, si vite corrodée par le sentiment du vétuste, il m'était odieux d'employer des outils du passé, des ficelles stylistiques qui certes sont les miennes, mais qui n'auraient servi qu'à trouver du trouvé. Mes propos de demain dédiront ceux d'hier : c'est l'effet de ma volonté propre, non d'une maturité à laquelle je ne crois.
Enfin, est-ce si original ? Relier l'humanité dans l'éternel nouveau, tout le projet de la modernité est là. Calcul de songe-creux et de mélancolique, dans le fond, je l'avoue, mais sommes-nous autre chose ? Pour bien faire, il aurait fallu se dépoussiérer de nos factualités en instituant une nouvelle religion ; mais c'est impie et sot ; un vil dessein d'enfant... Ecoutez plutôt. Lorsque j'avais six ans, sept au plus, la grandiose ambition de récrire la Bible me passa par la tête, l'Ancien Testament surtout, en y glissant de bien plus séduisantes aventures où le Dieu du vieux temps s'effondrerait sous les coups - redoublés et perçants - des canons de la Terre, magiquement unis sous mon commandement ; puis un périple tout d'hébétude et de sang, un succédané de l'Exode, je crois, en plus brutal et en plus rhapsodique, nous conduisait ensemble - vous, moi, tout ce qui vit - vers la fraternité, la jonction terminale où les humains du monde gagnent les rangs heureux d'un peuple imaginaire, - tous égaux et tous maîtres, - sous le drapeau du ciel sans soleil ni nuage - singulièrement bleu. Que dit Nietzsche de cela ? N'étais-je pas, déjà, le premier des modernes ? Enchanté et brûlant d'une pareille audace, j'allai donc informer ma mère du complot ; mais, pour être sûr de n'être pas moqué, je demandai d'abord comment fallait-il faire pour créer une religion. La mère, bienveillamment : "Il faut être roi, au moins." Comme je pressentais le ridicule et l'insuffisance d'une autoproclamation qui m'eût fait roi de ma chambre, je voulus savoir si, à défaut, quelqu'un d'un peu hardi pouvait renverser la République et devenir roi de France, ou seulement d'Ile-de-France, par la simple vertu de la résolution. Bonaparte à l'appui, on m'expliqua alors le principe du coup d'Etat, qui me plut beaucoup ; et bien que la chose parût très digne de moi, conforme pour ainsi dire à mes meilleurs appétits, je devais bien m'avouer que la praticabilité de mon idée première allait diminuant. (Ah ! qui se souvient de cela ?) La littérature séculière fut donc mon pis-aller : il me semblait, non encore en ces termes, mais l'image était là, que le renversement des cloisons de l'ego pouvait s'opérer par la fascination primitive et orphique, incontrôlée des hommes - à commencer par moi - pour ce qui touche aux mots, bien plus que par les religions qui divisent parce qu'elles en résultent, ou que par le pouvoir qui seul ne sert à rien. Jeune, j'étais forte tête ! Enfin, nous grandissons, un vent d'humilité accompagne nos pas, le contact émollient de la réalité nous rend docile à tout ; mais l'orgueil de l'enfance filtre toujours en soi... n'est-ce pas ? Nous vivrons librement, comme nous écrivons. Que la mort vienne en deux !

21.03.2009

Deux phrases

L'être civilisé, qu'un surplus de contraintes violentes, de lieux protocolaires et de prodiges vus aura fini par rendre si peu impressionnable, cet être-là ignore son point faible, son péché : c'est sa rétivité elle-même, qui lui fait comme un talon d'Achille conatif, spirituel en un sens ; le voilà égaré, le voilà humilié ; le vouloir s'ossifie et la foi se fissure, on prend garde, on se cabre : c'est pour mieux désaimer ; finalement vous voilà le jouet du premier beau parleur, du dernier démagogue, de tout venant, ma foi, qui saura insuffler un peu de ressenti, oh, rien qu'un petit peu, aux foules de cadavres vivants – dont nous sommes, hélas, dont nous sommes, et même avec lesquelles nous irons volontiers braire et nous affairer dans les rues, les maisons, les bureaux, les boutiques, tous ces endroits perdus où sans joie l'on perdure, où n'étincellent plus que les paires d'yeux las infiniment du monde et du drame qu'il donne, sans héros ni intrigue, aberrant et joyeux, perpétuel, mesquin, dépourvu d'apartés, où les seconds couteaux ont les meilleures tirades, et qui n'est qu'une chute vers ce qui nous plaira, vers le déguisement du néant qui prendra la forme d'un tyran, d'une ivresse ou d'un rien, la forme d'une forme, la forme d'un destin, quel qu'il soit, quoi qu'il broie, pourvu qu'il nous relève et nous remette à l'âme un doigt de dignité... C'est cela qu'il nous faut.

12.03.2009

Ridicule

Le sublime et le ridicule, en première analyse, semblent deux pôles opposés de la sensibilité humaine... Nous pensons au contraire que ces deux-là sont frères, nés d’une même matrice ; que notre inconstance seule, notre fragilité, qui fait de notre goût le captif du contexte, nous amène à sentir contre toute raison, contre notre gré même, irrépressiblement : cela est admirable ! cela est ridicule !

Ainsi ce que l'on tient communément pour sublime, par exemple, un beau monologue de Jean Racine, peut être avili et singé, tourné en ridicule ; et le plus risible des objets vils, si l'on sait regarder – une héroïne tragique, usée, dénaturée par sa passion fatale – nous émouvra soudain... Or tout cela pourtant, c’est le même phénomène ! On ne fait qu'affubler de mille noms, selon l’angle de vue, un sentiment unique. On croyait affiner, on s’entête et se trompe. L’authentique génie abolit ces pauvres distinguos. Cela tient au fait que la nature n’est jamais ridicule ; or qu’est-ce que le génie sinon l’objectivation de la nature même ? Une cravate, une chanson, quelques mondanités, tous les effets de style, les sentimentalismes - ces choses qui prétendent s'appuyer sur la nature pour l'embellir ou l'optimiser - présentent ainsi une forte potentialité de ridicule qu'une certaine adresse peut changer en sublime, si l'on croit que par là s'exprime la nature de celui qui s'expose. Autrement les macaques en complet-veston seront toujours grotesques. Mais le macaque n'a pas de génie. Il ne s'objective pas.

Notre art consiste donc à brouiller les contextes. C'est l'évidence même, pour l'homme évolué tout concomitamment est grandiose et risible ; l'intellection rétive du sujet récepteur s'absorbe tout à coup dans un brouillard captieux, brouillard sentimental ; rien de ce que l’on aime ne s’y distingue plus, on est surpris, séduit, ému, narquois pourtant, tour à tour, en même temps, c'est la réversibilité du cocasse et du beau, comme un balancier fou qui vous tinte dans l’âme : faut-il rire ou pleurer, la chose n'est pas claire ; la sensibilité s'excite sur un adjuvant flou, une contradiction, on est impressionné sans connaître pourquoi ; une force innommée, l'Indistinction même, opère quelque part en soi, comme une corruption très sensible de l’âme ; car enfin l'on sent bien qu'il se passe quelque chose, mais quoi ? C’est ce quoi, si rare et impérieux, qui seul nous intéresse... L’émotion suprême !